Atterrissage d’urgence

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Ils ont déjà dépassé Hornafjörður : le Capitaine James Wicke n’est pas inquiet. L’acheminement du matériel militaire s’est déroulé comme prévu, et ils sont maintenant sur le chemin du retour. En pleine Guerre froide, la Marine américaine participe activement à la course aux armements, et c’est juste une mission de routine au-dessus de l’Islande. Vraiment pas de quoi s’inquiéter. 

Soudain, la météo change brusquement : les températures descendent sous les -10°C, les vents soufflent par rafales de 100 km/h, et le carburateur commence à cracher de la glace. Les deux moteurs fatiguent dans les fortes turbulences, puis ils finissent par s’épuiser, frigorifiés, et cessent très vite de fonctionner. Le changement de situation est aussi rapide que brutal : l’avion est alors plongé dans un tel brouillard qu’aucun des sept passagers ne peut apercevoir l’extrémité des ailes de l’appareil… De la glace s’est déposée sur toute la carlingue, l’avion est plus lourd que jamais. 

Wicke lance un Mayday tout en essayant fiévreusement de relancer les moteurs glacés. Mais le Douglas DC-3 reste silencieux. Il amorce sa chute au-dessus de Vatnajökull, le plus grand glacier d’Europe, s’apprêtant à s’écraser sur un pic déchiqueté en dents de scie de plus de mille cinq cents mètres de hauteur. 

Nous sommes le 21 Novembre 1973, c’est la veille de Thanksgiving. Tout l’équipage devine qu’ils vont mourir. 

A bord, le lieutenant Gregory Fletcher, un pilote de 26 ans encore en formation, sait qu’il n’a effectué que vingt-et-un vols jusque là. La peur de mourir submerge largement sa maigre expérience et il prend déjà le contrôle de l’avion pour prendre la direction sud. Dans son élan, il prend la folle décision de faire tomber l’avion dans l’océan. S’il sait que les eaux de l’Atlantique nord leur laisseraient quinze secondes avant l’hypothermie fatale, une collision avec le mont glacé le tuerait instantanément lui et ses camarades… C’est alors que tout s’enchaîne : à deux mille cinq cents pieds, quand l’avion perce la tempête, Fletcher a une idée. Il dirige finalement l’appareil sur une trajectoire parallèle au rivage. Ils glissent alors sur cette surface déconcertante qui leur font presque penser à la Lune.  

C’est la plage de Sólheimasandur.

Fletcher utilise le sable noir gelé comme une piste d’atterrissage. Il effectue un dérapage d’une trentaine de mètres sur une dune avant de freiner à quelques mètres de l’océan. Les hélices sont complètement pliées et les couvertures de moteur broyées. Mais Fletcher vient de sauver plusieurs vies. 

Les réservoir sont ouverts et fuient : dans la peur que l’avion prenne feu et explose subitement, l’équipage quitte l’avion dare-dare. Le sergent-major Vernon Romskog s’empare du kit de survie stocké dans l’appareil pendant que Wicke surveille les fuites de carburant. Fletcher a déjà assemblé un kit radio datant de la Seconde Guerre mondiale, le place entre ses genoux, et commence à tourner la manivelle de la radio aussi vite qu’il le peut. L’antenne est complètement corrodée mais malgré tout, c’est dans un soupir de soulagement qu’à peine une heure plus tard, ils aperçoivent un hélicoptère de secours de l’Air Force pointer à l’horizon.

 

 

Le passage est quasi invisible. Sur le bord de la route, nous nous sommes repris à deux tentatives pour trouver l’ouverture que les islandais ont ménagé le long de la clôture : c’est ici qu’il faut commencer la marche pour rejoindre le site.

Gagné par l’impatience, j’empresse le pas sur le chemin verglacé tandis que Nico finit de mettre ses crampons. Ce sont quatre kilomètres à travers un désert de lave stérile, dans lequel le mystère s’entretient au fur et à mesure de la marche. Il n’y a absolument rien autour, juste ce paysage lunaire qui se prolonge à l’infini. Nous nous sommes levés tôt pour profiter des premières heures du jour lorsque nous serons sur place. Je devine que nous approchons lorsque je vois un drone voler alors que le soleil levant commence à darder sa lumière sur une coquille de métal : l’épave de l’avion est derrière cette dune, quarante cinq ans après la catastrophe, toujours figé sur la plage désolée de sable noir, avec l’océan pour toile de fond.

La carcasse vide ressemble à un tombeau funeste dans un monde post-apocalyptique. Laissé à l’abandon, le temps a fait son oeuvre et les vents polaires ont grignoté lentement la carlingue tordue. Le vieil amas de tôle est criblé d’impacts de balles, le fuselage incomplet, et il ne reste plus que quelques câbles épars qui ondulent sur son squelette. Deux, trois photographes sont là aussi, et leurs objectifs ont déjà inspecté toute la décomposition de l’appareil. Très vite, un touriste escalade le fuselage pour jeter un oeil à l’intérieur du cockpit éclaté, tandis que le bruit du vent hurle à travers les hublots.

Aujourd’hui, la théorie la plus communément acceptée est que l’avion s’est écrasé parce qu’il a manqué de carburant. Le site surréaliste est devenu depuis le théâtre d’un curieux phénomène : après que les premières images de la carcasse aient été montrées dans un documentaire, l’histoire de l’avion infortuné a rapidement rencontré un grand succès. Instagram et les réseaux sociaux ont croulé sous les images et vidéos virales de l’épave, et à présent, des centaines de personnes utilisent chaque jour leur GPS pour retrouver la carcasse, laissant des noms de tous les pays gravés sur la dépouille de métal.

Mais cette plage maudite reste toujours l’un des sites les plus dangereux du pays : ironie du sort, la même équipe de sauvetage qui, quarante cinq ans auparavant, s’était mis à la recherche de l’équipage du DC-3, est désormais déployée quotidiennement afin de porter secours aux touristes égarés. Certains, en tentant de mener leur voiture de location jusqu’à la carcasse, ont sombré péniblement dans un champ de lave. D’autres, en choisissant d’avancer à pied, ont été pris dans une violente tempête de neige. Enfin, d’autres encore se sont promenés indolents à travers le paysage aride et désertique pendant plusieurs heures, jusqu’à constater qu’ils sont complètement perdus. Dans le but de réduire les fréquences des missions de sauvetage, tous les chemins empruntables par véhicules ont été alors fermés.

De retour à la base militaire de Keflavík, l’équipage survivant est examiné par les médecins. Alors qu’ils ont frôlé la mort, un paradoxe hypocrite a escamoté jusqu’à la moindre égratignure de leur corps. Ils sont tous sains et saufs. Fletcher est décoré d’une médaille de l’Air Force. Aujourd’hui avocat dans le Tennessee, il n’a pas seulement gardé précieusement l’étoile de bronze, mais sourit à chaque fois qu’il voit le manche de commande du DC-3 qu’il a pris soin d’exposer chez lui. La pièce lui rappelle à chaque fois ces souvenirs égrenés, si profonds dans sa mémoire qu’aucun détail ne s’est effiloché. 

« Je me suis contenté de faire ce qui me semblait juste dans une situation tout à fait catastrophique, » explique Fletcher. « J’ai fait de mon mieux, et ça a fonctionné. »

 

Coordonnées GPS :

63° 45′ 86″ N

19° 36′ 76″ O

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