Mémoire d’Hiroshima

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La maquette se regarde à échelle humaine.
Déjà, l’ambiance s’alourdit aux premières images qui défilent : je fais alors comme tous ces gens venus ici pour ressentir l’histoire par moi-même, et souvent dans le silence.
Cela commence par une reproduction d’une vue aérienne qui nous fait alors traverser le temps, et l’on se retrouve avant l’impact. Pour s’émouvoir sur les ruines d’une ville, il faut retrouver l’image de ce qu’elle était avant, florissante…
Puis, 8h15 : « un immense éclair de magnésium qui paraît sortir d’un appareil photo géant » . C’est ensuite que la mort tombe du ciel : l’explosion se produit à environ six cent mètres du sol. L’onde de choc secoue violemment le bombardier dans «un bruit de métal froissé».
On comprend que le cataclysme s’est déroulé à une vitesse effrayante, et l’on voit sur les images suivantes se former d’abord ce que les techniciens ont appelé le «globe de fusion», et que les Japonais nomment le «Soleil de la Mort». Comme un immense fer rouge dans une fourmilière, la masse incandescente de cinq cents mètres de diamètre carbonise instantanément de ses deux millions de degrés tout ce qui est vivant dans son périmètre. De la gigantesque boule de feu, l’air environnant reçoit un «choc de mouvement» : dans l’espace atomique, tout est soufflé par cette tornade.
Les maisons sont comme compressées vers l’intérieur, les fenêtres et les portes arrachées, tout ce qui est friable, la brique, les tuiles, le bois, même le béton, se réduisent en poussière. La terre est comme scalpée, et Hiroshima est littéralement anéantie par la bombe.

Les villes ont, elles aussi, un cadavre qui est éloquent sur les circonstances de leur morts. Mais parmi tous ceux que la guerre a à son tableau, celui d’Hiroshima ne dit rien, à part un plan à l’échelle zéro, et la notion du néant absolu.
Sur la vue aérienne suivante, elle ne ressemble plus qu’à une énorme tache.

 

« Mon Dieu, qu’avons-nous fait ? »
La surprise de l’équipage se comprend d’autant mieux qu’il ignorait la mission qu’il venait accomplir. Seuls trois de ses membres étaient dans le secret: le pilote Tibbets, un officier de marine qui avait participé à la fabrication de l’engin, et le bombardier, le Major Thomas Ferebee, l’homme-qui-a-pressé-sur-le-bouton. Quant aux autres, ils savaient seulement qu’ils venaient accomplir un bombardement d’une nature particulière pour lequel on les avait munis de lunettes noires très épaisses.
En même temps que leur ville, soixante mille habitants ont été rayés du monde des vivants. Dans les semaines qui ont suivi, après avoir rusé avec la mort, soixante mille autres ont échoué à ruser avec leurs blessures. Au lendemain de la bombe, les « hibakusha » (« exposés à la bombe »), ne figuraient ni parmi les vivants, ni encore parmi les morts. Les effets des radiations atomiques se sont prolongés sur les mois qui ont suivi.
Une seule bombe, un bouton, et cent vingt mille vies humaines.

 

Je passe à la salle suivante.
Je regarde les collections qui présentent l’expansion de la ville, et la façon dont elle devint une place forte de l’armée japonaise durant la Seconde Guerre Mondiale. A quelques photographies de là, je pars pour les États-Unis : on suit alors l’élaboration de l’arme qui a transformé l’humanité…
Puis, je découvre petit à petit les traces d’une vie qu’on devine récente, mais qui pourtant n’a plus d’âge. Tout est pire que détruit : tout est éteint. Un gros caillou brillant qui pourrait être un morceau de roche. Si je regarde de plus près, c’est un vase en verre dont les parois se sont soudées brusquement sous la déflagration. Des ustensiles de cuisine laminés, des tricycles convulsés sous le cataclysme dont chaque roue ressemble maintenant à un chrysanthème, tout en fil de fer… une montre calcinée dont les aiguilles restent bloquées à 8h15… Parmi tous ces témoignages de ferrailles où se reconnaît à peine la main de l’homme, mes yeux s’arrêtent sur la photo d’une ombre humaine, projetée à jamais sur le sol brûlé, par l’effet de l’impact…
Les ravages de la bombe qui ont bouleversé et capté si profondément les consciences et l’imagination, ce mythe qui a été si souvent machiavéliquement exploité se retrace dans tous ces objets de la ville tristement célèbre. La singularité du massacre nucléaire semble comme isoler une rage de destruction dans tous ces vestiges miniatures, et conservés ici, dans ce lieu consacré à honorer la mémoire des victimes de la bombe atomique de Hiroshima.

En sortant du Musée du Mémorial de la Paix, on regarde différemment l’esprit de cette ville martyre, qui a su rebâtir le paysage disparu. A travers l’horreur, on arrive à deviner cette si forte envie de vivre qu’a nécessité la reconstruction de Hiroshima. Ce lieu de souvenir renvoie à la conscience de chacun face à la folie humaine, et lance un message d’espoir pour ne plus jamais recommencer.


Sous le Cétonaphe de la Paix, au milieu de tous ces cerisiers en fleurs, ici symboles presque ironiques de la résurrection et du renouveau, sont écrits les noms des victimes de la bombe A.
Au pied de l’arc repose la leçon du passé, et un appel à humaniser davantage le présent dans une épitaphe gravée sur une stèle commémorative : « 安らかに眠って下さい 過ちは 繰返しませぬから ».

« Dormez en paix : l’erreur ne se répétera pas »

A quelques encablures de là, deux socles de béton sont ouverts sur le ciel. Evoquant deux mains jointes, ils portent une flamme timide : depuis le 1er Août 1964, le feu du souvenir rappelle aux générations futures qu’une Shoah atomique reste encore possible. Eclairant les consciences et la raison que la guerre assassine si souvent, la Flamme de la Paix ne cessera de brûler que lorsque la dernière des armes atomiques aura disparu de la planète.


C’est plus loin, dans un alignement parfait, que le vrai visage de la bombe atomique reste muet, de l’autre côté de la rivière Ota. Le Dôme de Genbaku pose des images concrètes, noires, presque malades sur des faits que l’on connait tous. Des faits pourtant distants, seulement dans les manuels d’histoire, presque virtuels.
La structure est glaçante. Seule véritable relique de l’explosion, le dome de la bombe A dérange notre bon sens pour une raison simple : son armature déformée, ses poutres métalliques fondues, tordues, écrasées, sont autant de témoins silencieux de sa destruction non naturelle. Elle n’est ni liée au temps, ni à l’usure. Comme tout lieu historique fort de son passé, il est difficile d’être indifférent à un tel endroit.

Plus loin sur le triangle de terre, le parc du Mémorial de la paix transcrit encore de manière différente à quel point la paix est un bien précieux : on regarde les guirlandes de grues en origami, apportées par les écoliers japonais. Leur mille couleurs rappellent la mémoire de Sadako Sasaki, une fillette tombée malade dix ans après la bombe, et morte de leucémie. Pensant être guérie si elle arrivait à plier mille grues de papier, ses camarades de classe continuèrent l’ouvrage après sa mort, pour continuer à honorer son voeu de courage et de guérison.

Loin de la déraison des hommes, le contraste est si fort entre les images de dévastation, et la beauté de la ville actuelle. Entre les arbres qui portent encore des traces de brûlures, Hiroshima respire maintenant une étrange joie empreinte de gravité. La « Ville de la Paix » a marqué l’Histoire de son sceau, et résonne aujourd’hui comme un endroit unique, bouleversant, impressionnant.
Les gens ont continué à vivre… et donc à danser.
Le soir même, c’est dans une boite de nuit que nous voyons le contraste prendre encore plus de force. A Hiroshima, les gens rient, font la fête…

On se demande presque pourquoi la guerre se donne tant de mal puisque la vie est indestructible.


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