Angkor, l’histoire d’un puzzle de pierres

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En les regardant, Nico et moi avons le même pincement au coeur. La tête basse, elles gardent le regard fixé sur le sol craquelé, fendillé par le soleil étouffant. C’est dans la terre durcie par ses rayons ardents qu’elles ont dessiné une empreinte d’apsara, estampée avec un petit bout de bois.

C, A, M….

L’une d’entre elles, la plus jeune des trois, s’accoude contre un muret en grès rose lorsqu’elle est filmée en train de jouer avec un reste de sac en plastique sur la tête, qui musardait par terre.

B, O…

Sur le chemin de terre blonde qui mène au sanctuaire, je ne sais pas si c’est la chaleur écrasante ou le rire amer des touristes s’arrêtant pour les photographier qui me donnent la migraine.

D, I, A…

Sur les bords du croquis, ses amies continuent d’écrire les lettres sur le sol avec leur morceau de racine, le regard plongé dans le vide, à peine intriguées par les occidentaux qui s’approchent.

A quelques encablures du temple-montagne, les trois fillettes, si frêles, nous rappellent que le Cambodge peut être riche, et si pauvre à la fois. Des enfants sales et presque nus dans les rues dévastées, une corruption flagrante et une trace de la pauvreté évidente sont autant de stigmates de la guerre et du génocide perpétrés par les Khmers rouges.

A la porte Sud d’Angkor Thom, un pont flanqué de deux immenses serpents nagas en pierre ouvre la visite de ce monde, empreint de la mélancolie d’une grandeur déchue. Pour franchir les douves, il faut passer par le corps allongé des deux cobras sacrés, soutenus par cinquante quatre statues de géants, portant chacune à bout de bras le duo d’êtres mythiques. La chaussée franchit le fossé jusqu’à l’entrée, surmontée d’une tiare de pierre.

Ici, une allée mène tout droit au temple Bayon et ses visages sereins, qui affichent depuis des siècles un sourire énigmatique. Tournés à jamais vers les points cardinaux, leur regard reste insondable, leur expression indéchiffrable. De loin, le temple ressemble à un chaos de pierre. C’est de plus près que le sanctuaire et ses cinquante quatre tours deviennent progressivement plus intelligibles, une pour chaque province de l’ancien Empire.

Non loin de ces tours à visages, les vestiges de la résidence des dieux s’élèvent encore au-delà : la terrasse des Eléphants défilant avec leurs cornacs, la terrasse du Roi lépreux et sa représentation du Seigneur des Morts et autres créatures du monde souterrain sont autant de noms porteurs de mythes qu’il faudra transformer en visite in situ.

Le mercure monte et les degrés s’envolent.

« Tomb Raider temple, Tomb Raider temple » ! On ne peut s’empêcher d’arquer un sourire d’amusement. Des chauffeurs cherchent les occidentaux à proximité, dans l’espoir de les véhiculer jusqu’à Ta Prohm, scandant le surnom de cet autre joyau de l’art khmer. Désormais envahi par la végétation, il a de son exotisme jusqu’à inspiré le septième art. A l’origine une université bouddhique construit pendant le règne du roi Jayavarman VII, une stèle de pierre décrit encore la puissance conférée à l’établissement religieux jusqu’alors.

Dans l’étreinte des racines de fromagers intimement mêlées aux ruines, son enceinte rectangulaire en latérite coiffe le sommet de la colline. Engagé dans un lent combat avec la nature, il est de loin le plus romantique des temples d’Angkor. En son sein, un petit sanctuaire au lichen d’un vert lumineux, presque phosphorescent, offre un peu de fraîcheur. Les pistes sablonneuses de la cité d’Angkor, ici enserrée dans des racines tentaculaires, dévorée par les lianes, conduisent à un vrai festin de pierre.

Le grande ville royale abrite encore le génie de l’architecture khmère, le centre du royaume.

Le soleil est alors à son zénith lorsque sur le flanc de l’édifice, exposé au feu du ciel, nous découvrons en grandeur nature ce qui a fait l’emblème du drapeau cambodgien, tant il est source de fierté pour le pays. Angkor Wat, le plus grand, le plus connu, le plus majestueux des temples d’Angkor, est entièrement dédié à Vishnou, Dieu protecteur et conservateur qui entretient la Vie et la Création, assurant la stabilité du monde.

Trente sept années de travail, trois cent mille ouvriers et six mille éléphants ont été nécessaires pour l’ériger dans toute sa splendeur. Pas de doute, au milieu de la dense végétation des plaines tropicales du Cambodge, cet immense temple excite l’imagination et a forcé l’admiration pendant plus de cinq cent ans.

Dans ses galeries en carré, le charme de ses ruines persiste malgré la succession des siècles : créatures angéliques, devada, dieux et démons se partagent les bas-reliefs de grès, là où un dédale d’ombres et de lumières joue sur les gravures de scènes de bataille cosmique. A l’entrée, des singes sauvages guettent bouteilles d’eau et nourriture à dérober. Un groupe d’enfants bonzes en toge safran leur empressent le pas, avant de disparaître dans les galeries.

Dans cette incomparable vitrine d’architecture, de mythes et d’histoire, on se sent tout petit. C’est la carcasse d’une civilisation entière qui prospérait ici il y a six à douze siècles.

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