La Geisha, une femme à part

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Certaines images ont la mémoire tenace. Et celles que révèlent les nombreux ouvrages sur Kyoto laissent tout particulièrement ces visages en mémoire : maquillés de plâtre, une bouche teintée rouge vif, et une silhouette longiligne d’une poupée de porcelaine dissimulée dans les plis d’un kimono… Dans l’ancienne capitale impériale, difficile de ne pas écarquiller les yeux quand on les confronte enfin en réalité.

La nuit est déjà tombée sur Gion, ce quartier de Kyoto aussi authentique que multicentenaire. On déambule parmi ses ruelles enserrées, tandis que le regard se promène facilement sur ses maisons traditionnelles, toutes recouvertes d’un toit de chaume et discrètement éclairées de l’intérieur par des lanternes de papier-parchemin plissé. Attentifs au charme exotique que révèle chacune de ses maisons, chaque fenêtre entrouverte sur ces petits intérieurs étonnamment sereins et paisibles, c’est comme si ce havre de paix avait été épargné du vacarme ambiant…

 

Kyoto - Japon

 

Puis, dans ce silence religieux l’imaginaire explose. Il n’y a plus rien que le son clair de ses socques de bois dans cette atmosphère feutrée d’un soir. Le corps élégamment sanglé dans son kimono bien droit, une geisha, ou plutôt geiko dans le dialecte de Kyoto, se glisse avec élégance le long de la rue pavée. Se rendant sûrement d’un rendez-vous à l’autre, elle descend la ruelle pour s’estomper sous l’auvent d’une maison de thé. Nous savons qu’il est rare d’en croiser, et nous avons à peine le temps d’entrevoir sa beauté. La séduction semble ici être affaire de codes si rigides qu’elle grignote sans répit jusqu’aux moindres détails : un visage fardé de blanc, des sourcils redessinés de noir et une coiffure armaturée, piquée d’épingles dorées et autres apparats soigneusement travaillés.

Symbole incontesté du plaisir charnel, la geisha ne prête pourtant que son raffinement. Contrairement à bien des croyances, elle n’offre en effet aucune intimité physique, et le métier souffre encore aujourd’hui d’une association à la prostitution, surtout en Occident. Au contraire véritable ambassadrice et garante de l’honneur du Japon, ce sont aussi des artistes qui font leur apprentissage dans un univers clos et aux rituels secrets, qui nourrit bien des fantasmes.

L’archipel japonais compterait encore deux cents geishas, dont près de la moitié à Kyoto. Leur formation requiert de longues années de travail, et le métier de geisha a ses maîtres et ses écoles.

D’abord il faut changer de nom, comme pour une nouvelle naissance. Puis quitter ses parents, pour aller vivre dans un yakata, une maison du quartier des geishas.

 

Kyoto - Japon

A Kyoto, nous croisons quelques Maikos, ainsi que de nombreuses japonaises en kimono, perpétuant ainsi les traditions.

 

La maiko, ou apprentie-geisha, quitte ainsi les études à quinze ans pour passer de longues années à travailler la cérémonie du thé, l’art floral, ainsi que le dialecte propre aux geishas, quelque peu différent du japonais classique. Très tôt, elle apprend à maîtriser mille aspects du geste et de la posture, et à surveiller chacun de ses mouvements : la façon dont elle marche, se maintient, se comporte… Tous ses gestes sont très tôt codifiés, et signent à la fois son degré d’éducation et son élégance.

Elle débutent ensuite comme domestique avant de devenir rapidement maiko, ou apprentie geisha. Les cinq années suivantes se composent alors d’une intense formation aux arts ancestraux du Japon, à la danse traditionnelle, au chant, aux instruments japonais, le luth et le shamisen à trois cordes, mais aussi à l’art de la conversation.

Lorsqu’elle atteint un niveau d’excellence et de haute maîtrise des arts et du raffinement japonais, elle devient alors geiko au terme d’une grande cérémonie et des années d’épreuves. Plus qu’une profession, cela devient un art de vivre fondé sur l’attention portée aux moindres détails de son être.

Ayant pour ainsi devoir de protéger et prolonger la culture et les traditions japonaises qui disparaissent progressivement, elle doit en tout premier lieu veiller à l’image qu’elle projette. Il lui est ainsi interdit d’apparaitre sur les réseaux sociaux, d’entrer dans certains restaurants ou certaines boutiques qui ne satisfont pas la bienséance japonaise.

Devenue dame de compagnie pour les élites, son activité consiste alors à divertir des hôtes de marques, le plus souvent lors de dîners ou de banquets, et parfois animer des soirées organisées par des riches hommes d’affaires. Recherchées pour leur esprit et leur sens de la conversation, la geisha est ainsi à l’image de la femme parfaite dans la culture japonaise, qui incarne la volupté, une œuvre d’art vivante, respectée et admirée, qui ne donne de l’exclusivité qu’aux hommes les plus riches et les plus puissants du Japon. Mais attention ! Parler d’argent est proscrit : le client ne découvre ce qu’il doit que lorsqu’il recevra sa facture à la fin du mois. Lui remettre le soir même de la prestation serait une offense au raffinement et à la grâce du moment…

 

Kyoto - Japon

Des japonaises en kimono traditionnel parmi les milliers de torii du Fushimi Inari Taisha

 

Nous sommes chanceux ce soir. Nous croisons deux autres geikos, accompagnées cette fois de leurs clients en costard-cravate, et attaché-case à la main.

Je ne peux m’empêcher de me retourner une fois les avoir dépassés. C’est un mélange de curiosité, d’admiration mais aussi de tristesse que je ressens pour ces femmes. De leur tendre enfance à la fin de leur activité, elles mènent une vie d’ascète, une vie éreintante de contrôle et de sacrifices pour le respect de la tradition millénaire… Une vie entière de renoncements soumise aux exigences les plus folles. Heureusement, je comprends qu’elle est aussi source de joie et d’honneur pour elles.

Un honneur aussi grand que la fatigue accumulée…

 


Retrouvez tous nos posts sur le Japon, on vous emmène à Tokyo, Kyoto et Hiroshima.

Et pour un retour en images sur notre voyage au Japon, regardez la vidéo !

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